LAUREN COULLARD

L'ECLIPSE

a text by Lou Ferrand

01.05 - 30.06.2020

pictures Greg Clément

Pictures Greg Clément

 

   L’exposition « L’Éclipse » de Lauren Coullard, à l’image du film homonyme d’Antonioni, se joue de nos attentes – la manifestation céleste, aussi spectaculaire soit-elle, n’y est en effet jamais directement représentée. Car si sa « lumière terrienne différente de toutes les autres lumières »  [1] fascine l’œil, le phénomène, objet de toutes les craintes et superstitions apocalyptiques avant d’être celui de l’émerveillement qu’il suscite désormais, féconde également l’imaginaire et la métaphore.

 

    Il faut ici l’imaginer hors-champ, uniquement saisissable pour ses spectateurs terrestres par les nuances, par les contrastes du soleil et de la nuit qu’il réverbère sur les toiles de l’artiste. Composant avec la pénombre de ce qui était au départ une occultation, un éblouissement, elle crée des teintes au-delà de toute nomenclature, des couleurs empruntées au faisceau des lucioles, aux rayons ultraviolets, à l’incandescence des comètes. Car Lauren Coullard est autant costumière qu’éclairagiste – elle habille ses personnages de lumière. Pas immédiatement identifiables, les visages qu’elle peint pourraient être ceux des comédien·nes d’un opéra atemporel ; à moins qu’ils ne soient ceux du public venu assister au spectacle qui se déroule dans le ciel. Et si ce monde-là est une scène, alors à tout moment pourrait peut-être y surgir Klaus Nomi, hybride vampire-extraterrestre des années 80 qui fusionna chant lyrique et new wave. À l’heure de la guerre nucléaire et de la conquête spatiale, vêtu de vêtements tout droit sortis des étoiles, lui aussi rendait hommage au phénomène astral dans une interprétation flamboyante de sa chanson « Total Eclipse » :

 

"Last dance,

Let the entire cast dance, do the dismembered blast dance, as we get atomized!

Total eclipse, it’s a total eclipse, it’s a total eclipse of the sun..." [2]

 

     Une décennie plus tôt, avant que l’explosion du néo-libéralisme et la crise du sida (qui emportera d’ailleurs Nomi) annihilent les utopies et laissent sous-entendre que le futur n’existe pas, paraissaient les premières aventures de l’héroïne de BD Yoko Tsuno, jeune ingénieure informatique évoluant entre fluides magnétiques et contrées technologiques. Voyageant dans le temps, elle édifiait les prémices de la science-fiction comme laboratoire de spéculation féministe, ouvrant la voie à autant de nouveaux mondes possibles. Dans une série de collages aux couleurs fantasmatiques, Lauren Coullard interprète ces paradoxes temporels et rend hommage à l’héroïne en superposant iconographies médiévale et futuriste, le sacré au profane, la cathédrale au vaisseau spatial.

 

   Car si l’éclipse n’y est jamais directement matérialisée, elle s’incarne dans l’exposition par la sensation d’un délitement du temps, d’une latence, d’un ordre cosmique qui s’inviterait – et nous retrancherait – dans l’espace domestique. Les stèles de l’artiste en sont la manifestation ; à peine plus grandes que des boîtes d’allumettes, elles ne se contentent pas d’être canoniquement accrochées au mur, mais s’invitent dans les poches de la galeriste ou reposent au sol, comme deux pierres qui empêcheraient une feuille de papier de s’envoler – dans l’hypothèse qu’un courant d’air vienne balayer cette suspension passagère, cette atmosphère confinée. Et si l’on sait que la conjoncture des astres peut se révéler liaison dangereuse, endommageant la rétine de qui s’aventurerait à la regarder, alors faudra-t-il probablement réinventer le prisme par lequel percevoir cette exposition.

 

[1] Michelangelo Antonioni décrivait ainsi la lumière de l’éclipse dans « Préface pour Sei Film », 1964, Écrits, Éditions Images Modernes, 2003, p. 233.

[2] Klaus Nomi, Total Eclipse, dans Urgh! A Music War, réalisé par Derek Burbidge (A&M Records), 1982.

   Lauren Coullard’s exhibition “L’éclipse,” borrowing its title from Antonioni’s film of the same name, plays on our expectations. The celestial manifestation, however spectacular, is never directly represented in it. For if its “terrestrial light different from all other light” [1] fascinates the eye, the phenomenon– subject of all fears and apocalyptic superstitions before becoming the object of amazement that it now arouses– also nourishes the imagination and metaphor.

   It must be imagined beyond the frame, solely perceivable by its terrestrial spectators through nuances, through contrasts of day and night reverberating on the artist’s canvases. Composing with the dusk of what was at first an occultation, a glare, Coullard creates shades beyond all classifications, colors borrowed from the glow of fireflies, ultra violet rays, the incandescence of comets. For Lauren Coullard is as much a costume maker as she is a lighting engineer–  she embellishes her characters with light. Although not immediately recognizable, the faces she paints could be those of actors in a timeless opera, or perhaps those of the audience attending the show that unfolds in the sky. And if this world is a stage, then at any moment the hybrid 1980s vampire extra-terrestrial  Klaus Nomi, who fused lyrical chant and new wave, could appear. At a time of nuclear war and space conquest, dressed in clothes straight from the stars, Nomi also saluted the astral phenomenon in a blazing interpretation of his song Total Eclipse:

 

“Last dance, 
Let the entire cast dance, do the dismembered blast dance, as we get atomized! 
Total eclipse, it’s a total eclipse, it’s a total eclipse of the sun…” [2]

 

   A decade earlier, before the explosion of neo-liberalism and the AIDS crisis (that will also take Nomi’s life) annihilated utopias and implied that there is no such thing as a future, the first adventures of comic book heroin Yoko Tsuno, a young computer engineer moving between magnetic fluids and technological lands, were published. Travelling back in time, she built the premises of science fiction as a lab for feminist speculations, opening the way to many different possible worlds. In a series of collages of fantastical colors, Coullard interprets these temporal paradoxes and pays tribute to the heroin by overlapping medieval and futurist iconographies, both the sacred and the profane, the cathedral and the spaceship. 

    For if the eclipse is never directly materialized, it is embodied in the exhibition by the sensation of a disintegration of time, of a latency, of a cosmic order that would invite itself– and entrench us– in the domestic space. The artist’s stelae are the manifestation of this phenomenon: barely larger than a matchbox, they are not content to be canonically hung on the wall, but rather find themselves in the gallerist’s pockets or laying on the ground, like stones that would prevent a sheet of paper from flying away—on the assumption that a simple air draught could sweep away this temporary suspension, this confined atmosphere. And if we know that this astronomical conjuncture may prove to be a dangerous liaison, damaging the retina of those who dare to look at it, then perhaps it would be necessary to reinvent the prism through which we perceive this exhibition.

 

[1] Michelangelo Antonioni, « Préface pour Sei Films », 1964, Écrits, Éditions Images Modernes, 2003, p. 233

[2] Klaus Nomi, Total Eclipse, in Urgh! A Music War, directed by Derek Burbidge (A&M Records), 1982.

Lou Ferrand

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